FWB – Concertation entre les éditeurs de presse

Comment faire en sorte que ceux qui occupent la place puissent la conserver, qui plus est, dans un milieu concurrentiel où un certain nombre de règles économiques s’appliquent, a fortiori, à tout le monde?

« Au cours de cette séance, nous avons abordé ce fameux besoin de concertation, voire de synergie, entre les éditeurs de la presse francophone par rapport, entre autres, au dossier TF1. Comment faire en sorte que ceux qui occupent la place puissent la conserver, qui plus est, dans un milieu concurrentiel où un certain nombre de règles économiques s’appliquent, a fortiori, à tout le monde? Monsieur le Ministre, vous avez évoqué ce dossier de concertation en signalant que vous aviez essayé, que vous essayez encore, mais que vous n’aboutissiez pas. Cette concertation se limite-t-elle au développement du numérique ou couvre-t-elle également d’autres secteurs? Si c’est le cas, lesquels? Où en êtes-vous? Qu’est-ce qui explique ce sentiment de blocage? Avez-vous identifié des pistes qui permettraient d’obtenir un résultat? Le contexte de ces consultations me semble également important. C’est donc aussi sur vos intuitions que j’aimerais vous entendre. Quel est l’objectif recherché? Quels sont les éléments qui posent véritablement problème? Sont-ils objectivables? Il ne faut jamais nier l’importance de l’aspect relationnel. En effet, certaines relations sont parfois à ce point difficiles que la raison disparaît. Au-delà du déminage, c’est parfois de psychologie qu’il faut user. »

 

Le Ministre Marcourt a répondu : « Monsieur le Député, la question que vous posez mériterait un examen extrêmement approfondi. Je vous rappelle, comme je l’ai déjà signalé à de nombreuses reprises, que j’ai demandé à une société de consultance de réaliser une étude et que ce travail a été effectué durant la période 2013-2014, soit voici un peu moins de trois ans. Pourquoi cette étude n’a-t-elle pas é té rendue publique? Je n’ai pas pris cette décision. Cependant, la réalisation de ce travail nécessitait de connaître les données économiques et financières des différents groupes. Certains d’entre eux ont indiqué qu’ils étaient prêts à apporter leur collaboration à condition que leurs dossiers ne soient pas dévoilés. Si la transparence est un bien dans de nombreux cas, le secret des affaires vient parfois s’interposer. En résumé, l’étude conclut que les groupes de presse ont une viabilité, même supérieure à certains groupes de presse étrangers, mais que des synergies entre ces groupes permettraient évidemment d’améliorer l’opérationnalité et la capacité d’évolution. Au vu des chiffres de diffusion, nous constatons une érosion assez significative du lectorat papier, mais aussi une augmentation des formats numériques, qui ne compense malheureusement pas la perte du premier lectorat. De plus, les formats numériques ne sont pas aussi porteurs en termes financiers que les formats papier. Toutes les hypothèses ont été croisées, notamment la mutualisation d’éléments techniques tels que l’imprimerie. Nous savons que le contrat du groupe Les Éditions de l’Avenir arrive à échéance dans quelques années. Le groupe UPM et le groupe Rossel ont chacun leur propre imprimerie. Comment évoluer? Par ailleurs, des actes ont été posés. L’Infotelligence est un premier élément sur lequel les éditeurs se sont mis d’accord. Nous ne partons donc pas de rien. Nous pourrions opérer une mutualisation des moyens techniques. Nous pourrions même imaginer des partenariats capitalistiques avec le maintien des orientations inhérentes aux différents groupes. Tout cela est envisageable, mais comme je l’ai déjà rappelé à M. Maroy qui se plaignait de ma soi-disant passivité, les groupes privés ont des stratégies qui leur sont propres et nous ne pouvons que les respecter. Mais nous sommes prêts à envisager toute forme de collaboration entre eux, de manière à maintenir des lignes éditoriales différentes, lesquelles assurent la pluralité des opinions dans la presse et la confrontation des idées. Il y va d’une des valeurs essentielles de notre démocratie. Nous ne nions pas pour autant que la convergence des médias et l’évolution actuelle mèneront un jour à un point d’inflexion. Cela vaut pour les médias linéaires comme la télévision, mais aussi pour la presse écrite. Aujourd’hui déjà, dans certains pays, on constate des arrêts soudains de diffusion, parfois pour des journaux ou des magazines extrêmement anciens. Certains d’entre eux se rabattent alors exclusivement sur la diffusion en ligne de leur contenu. Je pense à un cas tout à fait unique et intéressant: lorsque j’ai reçu Edwy Plenel à Liège il y a quelques mois, nous avons longuement parlé du modèle économique de Mediapart. Il est performant, profitable et, bien que je ne sois pas spécialiste du phénomène, vraisemblablement peu reproductible. Nous constatons aussi que de grands journaux français perdent énormément d’argent. Tout cela doit nous inciter à agir. Ma porte est toujours ouverte et je pourrais envoyer 100 invitations successives, il appartiendra toujours aux éditeurs de journaux de les saisir et de se manifester. J’ai regretté l’absence d’évolution sur des éléments que j’appelle «froids», c’est-à-dire techniques: imprimerie, passage au numérique, etc. La question est bien de savoir comment mutualiser au mieux, afin de réduire les coûts, tout en maintenant l’existence et la diversité de notre presse. »

Voici ma réplique : « Il s’agit effectivement d’un dossier intéressant dans lequel la question des intérêts économiques est sensible. Par ailleurs, vous avez très justement souligné ses liens avec le pluralisme nécessaire à la démocratie. Dans ce débat, on sent que l’on touche à la fragilité économique d’un modèle qui prend fin. Même si cette transition ne se fait pas aussi rapidement que prévu et si la demande pour la version papier existe encore, le basculement s’opère petit à petit. Nous ne pouvons plus faire comme si le numérique n’existait pas. Il y a donc clairement une logique économique de rationalisation des coûts à mettre en place, soit à l’échelon de chacun des éditeurs soit dans une logique de coalition des synergies. En tant que membre d’un parti libéral, je vois bien où est la limite d’intervention d’un ministre en la matière. Cela étant, à l’exception de Mediapart, un journal, qu’il soit numérique ou non, n’existerait pas sans les aides publiques. Si nous voulons garantir le pluralisme de la presse, il nous faut également les maintenir. En tant que parlementaires, que pouvons-nous faire? Je respecte la confidentialité nécessaire à l’avancée du dossier, mais ne serait-il pas intéressant que nous puissions, à un moment donné, auditionner les différents éditeurs pour connaître leurs perspectives, stratégies, envies ou besoins, et définir les limites du raisonnement? En effet, si nous nous intéressons trop tard à ce basculement d’un modèle à l’autre, nous aurons manqué une opportunité. À ce stade, comme l’a dit monsieur le ministre, un constat a été dressé, un travail consultatif a été mené et un rapport existe désormais. L’heure n’est-elle pas venue de les entendre? N’est-il pas temps pour le Parlement, non de complexifier le dossier, mais de poser les bonnes questions et de signaler aux éditeurs que nous tenons à ce que cette pluralité soit durable? »